La Résurrection, symbole le plus patent de la manifestation divine, se trouve prolongée, implicitement, par les perspectives de survivance que peuvent offrir les techniques de culture régénérative, de réparation et de fabrication d’organes, de membres et de tissus vivants. Inscrit dans ce contexte mythique, dont le Phénix reste l’opérateur emblématique, un autre territoire de réviviscence utopique et biotechnologique se construit progressivement. Les questions vitales de la santé, de la sénescence, de la déficience et de la chimérisation, y sont traitées de façon significative par les recherches en biologie, en génétique et en médecine.
Ainsi le Phénix, oiseau mythique, dépositaire de la réviviscence et de l’immortalité, doué d'une extraordinaire longévité et possédant le pouvoir de se consumer pour renaître de ses cendres, ressurgit avec fracas, fidèle au mythe, dans les laboratoires scientifique où la culture des cellules, des tissus, s’effectue in vitro.
Asclépios, le fils d'Apollon et dieu de la Médecine, instruit dans l'art de soigner les maladies avait fait de tels progrès qu'il devint capable de ressusciter les morts. Il fut foudroyé par Zeus, le dieu Suprême. C'était déjà une science interdite et maudite. Car la résurrection, mythe, idée ou fait, est un symbole de la transcendance.
Depuis plusieurs années, les chercheurs continuent le travail entrepris par Asclépios. Ils délaissent l’art de ressusciter des morts mais s’attachent plutôt, de façon scientifique et technologique, à réparer, transplanter, cultiver du vivant pour trouver des alternatives plausibles au remplacement des parties de l’organisme, notamment les matières tissulaires endommagées ou déficientes, grâce à l’emploi des biomatériaux.
Malgré les innovations et leur multiplication, ceux-ci présentent encore beaucoup d'inconvénient, car ils perdent avec le temps, certaines de leurs propriétés, le milieu humide du corps étant agressif, si bien qu'il faut après quelques années, refaire de nouvelles opérations.
D'autre part, les biomatériaux suscitent souvent des réactions de l'organisme que l'on ne peut maîtriser que par des dépendances pénibles : comme par exemple la prise à vie de médicaments anticoagulants par les porteurs de valves cardiaques artificielles. Enfin, ils se décomposent parfois en particules toxiques, D’où la recherche se porte sur des tissus biologiques assimilables par le corps, ce qui aurait l’avantage de supprimer un grand nombre de ces problèmes.
Certains spécialistes développent des vues futuristes "On ne se contentera plus dans trente ans de transplanter les organes, on les fabriquera",
Il s’appuie pour avancer cela, sur diverses méthodes qui consistent à ensemencer des cellules de l'organe sur un tuteur en polymère biodégradable. Les formes de l'organe se reconstitueront par la croissance selon le modèle proposé par le tuteur pendant que celui-ci se dégrade.
On étudie aussi comment reformer les seins des femmes opérées: en mettant en place une trame de polymère ayant la forme du sein. La culture colonisant le « moulage», il serait implanté dans le corps de la patiente.
Suivant cette approche, deux chercheurs du MIT, Linda et Michael Cima, ont fabriqué une oreille de cartilage humain qu'ils ont implantée sur le dos d'une souris. L'expérience visait à montrer que l'on pourrait cultiver des organes sur mesure, leur forme étant calculée par ordinateur pour s'adapter précisément au patient.
Langer et Vacanti se projètent encore plus loin: Ils décrivent les méthodes qui permettront de reconstituer un membre entier.
« On reproduirait, avec des matrices en polymères, les divers constituants d'un bras, écrivent-ils dans Scientific American, et l'on y cultiverait ensuite les divers types cellulaires du bras: les cellules de muscle, d'os, de cartilage, de tendon, de ligaments et de peau. Un bioréacteur nourrirait et oxygénerait les cellules, éliminant les déchets et adaptant la température pendant le développement des tissus. »
Mais selon d'autres chercheurs, la construction d'un tissu par colonisation d'un tuteur ou d'une structure biodégradable n'est que la première étape. Il faut mieux comprendre les signaux qui pilotent certaines cellules, pour les activer.
On sait qu’il existe plusieurs tissus ou organes qui, chez les vertébrés, ont une capacité au moins partielle à se régénérer: (les os, les muscles, le foie) comme divers amphibiens ou céphalopodes, qui parviennent à régénérer totalement leurs membres amputés.
L'étude de ces phénomènes devrait permettre de comprendre et de modéliser les mécanismes cellulaires mis en jeu et de les reproduire. Si des cellules souches sont inactivées pendant le développement embryonnaire et fœtal, il serait important de les remettre en service en cas de besoin pour cicatriser une lésion ou régénérer le tissu impliqué. Si l'on comprenait les mécanismes de cette réactivation, on pourrait la susciter par des messages chimiques appropriés. Par ailleurs, si ces cellules disponibles pour la régénération n'existaient pas dans tous les tissus, il pourrait être possible d'y substituer des cellules souches embryonnaires capables de se différencier dans le sens voulu.
Deux exemples parmi beaucoup d'autres montrent comment ces recherches fondamentales pourraient déboucher.
A Cambridge, on cultive certaines cellules de cerveau issues de fœtus avortés pour les implanter chez des adultes souffrant de la maladie de Parkinson. Cette maladie est due à la mort des cellules nerveuses qui produisent la dopamine, un des messagers chimiques du cerveau.
Depuis 1988, on expérimente à travers le monde une thérapie consistant à greffer chez le malade des cellules de cerveau de fœtus; mais chaque greffe requiert le tissu de sept fœtus. Si l'on pouvait cultiver ces cellules, on réduirait énormément la quantité de tissu nécessaire. Le procédé étudié par l'équipe de Clive Svendsen consiste à prélever du tissu cérébral de fœtus, à en séparer les cellules mûres et les cellules souches, puis à cultiver celles-ci. Quand les cellules souches d'un tissu se multiplient, elles se différencient en divers types de cellules nécessaires au bon fonctionnement de ce tissu. On cherche ici à promouvoir cette différenciation pour ensuite sélectionner le type de cellules adéquat. Si la thérapie fonctionnait pour la maladie de Parkinson, elle pourrait sans doute s'adapter à la maladie d'Alzheimer.
Une autre orientation est de stimuler, dans le corps lui même, le processus de développement d'un organe ou d'un tissu défaillant. Cette démarche a été amorcée pour les malades dont les artères sont bouchées. Voici quelques années, on a découvert que le corps produisait une hormone déclenchant la croissance de nouveaux vaisseaux sanguins, appelée VEGF (vascular endothelial growth factor). En transférant dans les cellules de la paroi d'artères bouchées les gènes gouvernant la synthèse de la VEGF, on pourrait susciter le développement de nouveaux vaisseaux, contournant le caillot et rétablissant une circulation normale. Le conditionnel n'est plus tout à fait de rigueur, puisque la méthode a été appliquée par un chercheur américain, Jeffrey Isner, avec succès sur des rats et, avec des résultats mitigés, sur quelques patients humains. Expérience concluante? En tout cas, elle dessine le champ nouveau du développement interne des organes.
Avant de devenir opérationnel, le Phénix a encore bien des obstacles conceptuels et techniques à surmonter, mais il a, lui, la vie devant lui.
year: 1940